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"Israël-Palestine : penser le conflit d'hier à aujourd'hui", 5 questions avec Hamit Bozarslan

Un entretien avec Hamit Bozarslan, qui participe à l'organisation du cycle de débats de l'EHESS "Israël-Palestine : penser le conflit d'hier à aujourd'hui".

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Chercheur(s) associé(s) Hamit Bozarslan
Hamit Bozarslan

Hamit Bozarslan, directeur d'études de l'EHESS et membre du CETOBaC, est historien et politologue spécialiste du Moyen-Orient, de la Turquie et de la question kurde. Il participe à l'organisation du cycle de débats de l'EHESS "Israël-Palestine : penser le conflit d'hier à aujourd'hui".

  • Quelles sont les raisons du débat ?

Un crime de masse suivi d’une guerre de dévastation totale, avec des implications sanglantes au Yémen, en Irak, au Liban et en Syrie, pays pris en otage par des pouvoirs miliciens pro-iraniens… quelles sont les singularités du problème israélo-palestinien ? Quels sont les enjeux que présente la Bande de Gaza, l’un des territoires les plus densément peuplés du monde ? Comment en tel contexte régional a-t-il pu voir le jour ? Nous essayerons avant tout de répondre à ces questions.

Mais il nous faut aussi avoir à l’esprit que la guerre en cours suit celle de la Syrie (où, entre autres, le camp palestinien de Yarmouk a été anéanti par le régime de Bachar al-Assad), l’occupation de l’Ukraine, les interventions accompagnées de nettoyage ethnique d’Ankara contre le Rojava et de Bakou contre le Haut Karabagh. Ces épisodes qui s’ancrent dans le temps long mais se déroulent souvent sur des micro-territoires, nous interrogent sur le monde des décennies 2010-2020.

  • Quels sont les enjeux pour les sciences sociales, pour le débat au sein des institutions et pour la contribution des institutions au débat public ?

Hannah Arendt pensait l’Agora comme un espace de rencontre des différences, d’une conflictualité légitime. Elle soulignait aussi la nécessité d’une « Academia » autonome, elle-même plurielle et conflictuelle, capable de penser, critiquer, et le cas échéant contribuer à transformer l’Agora. Si les institutions de sciences sociales n’ont pas pour mission de produire de l’expertise, elles ne constituent pas pour autant des isolats et ne peuvent ignorer les transformations, dans certains cas hélas, aussi la brutalisation de leur objet de recherche même qui est la société, qu’elle soit ici ou ailleurs.  

  • Pourquoi est-il important de revenir sur les sources du conflit israélo-palestinien ?

En dépit des polémiques et des prises de positions qu’il suscite, c’est un conflit qui est en réalité mal connu : on ne peut l’analyser en faisant abstraction des passions nationales qui ont secoué le Vieux Continent au XIXe siècle, de l’effondrement de l’Empire ottoman qui lui-même constitue l’un des épisodes finaux de la Grande Guerre, et bien sûr de la Deuxième Guerre mondiale et de la Shoah. De la même manière, dans nos débats, nous prenons rarement en considération l’immense érudition des historiens sur la fondation de l’Etat d’Israël et la nakba (« Chute »/« Catastrophe ») palestinienne, la guerre de Six jours en 1967, qui donne naissance à la question palestinienne dans sa configuration actuelle, les deux « Intifada » (« Insurrection »/« Soulèvement ») de la fin des années 1980 et du début des années 2000. Chacun de ces moments décisifs était un tournant présentant des alternatives multiples et divergentes. Un autre Israël, une autre Palestine, une autre configuration israélo-palestinienne auraient pu se dessiner par le passé, ou peuvent se désigner dans le futur.

  • Pourquoi avoir choisi ces axes en particulier ?

Il nous fallait, avant tout, prendre en compte les passions actuelles telles qu’elles se manifestent dans les débats publics en France et ailleurs, écouter la voix des intellectuels et des professionnels qui n’émanent pas directement de nos milieux de recherche et d’enseignement supérieur. Nous voulions, dans un deuxième temps, « historiciser » le conflit, sans bloquer pour autant l’horizon d’attente des deux sociétés : comme l’histoire de l’Europe occidentale l’’atteste amplement, le passé détermine le présent, mais il n’y a aucune raison pour que l’avenir en soit une réplique. Il fallait, en dernier lieu, prendre la mesure du contexte régional où sévit, depuis de très longues décennies, et pour des raisons largement indépendantes du conflit israélo-palestinien, un « temps des monstres ».

  • Quelles sont vos attentes concernant les quatre débats ?

Nous observons, depuis le 7 octobre, nombre de prises de position, qui récusent la légitimité soit d’Israël comme Etat et société, soit de la Palestine comme somme société et comme cause. Cependant, nous avons aussi l’impression que dans nos murs tout autant que dans la cité, il y a une demande de connaissance, d’un débat pluriel, contradictoire si nécessaire, mais toujours respectueux et toujours capable de penser « avec les mots et les souffrances d’autrui » (H. Arendt).