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Louis BAZIN

Portrait BAZIN Louis

In memoriam
Louis BAZIN
(1920-2011)

Le 2 mars 2011 la turcologie française a perdu l’un de ses membres les plus éminents : le professeur Louis Bazin s’est éteint dans sa quatre-vingt-onzième année, à l’issue d’une longue maladie qui l’avait écarté des milieux académiques auxquels il a tant apporté.

Comme on dit en Asie centrale à cette occasion : šumkar boldu, « il est devenu faucon », et si je mentionne cette métaphore, c’est bien sûr pour faire écho aux remarquables travaux du Maître sur le vocabulaire animalier.

 Né le 29 décembre 1920 à Caen, dans le Calvados, L. Bazin témoignera des qualités traditionnellement attachées à sa région d’origine, la Normandie : bon sens et mesure dans le jugement. Il aimait les bonnes choses de la vie, il était résolument humain, toujours compréhensif.

Il intègre l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en 1939 et y prépare l’agrégation de grammaire. Il rappellera toujours avec un sourire le surnom que lui donnèrent ses amis normaliens : « Loulou-la-Grammaire ». Une fois son agrégation obtenue, il décide de se spécialiser en turc, pour suivre la suggestion du professeur Joseph Vendryes. Il entame alors des études à l’École nationale des langues orientales (Enlov), sous la direction de Jean Deny, illustrissime figure des études turcologiques. Il est recruté en 1943 comme attaché de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Son diplôme de turc en poche, L. Bazin part en Turquie en avril 1945, à la demande des autorités françaises qui l’envoient à Ankara perfectionner ses connaissances. Il y passera quelque quatre années à approfondir sa maîtrise de la langue et de la culture turques, tout en enseignant la langue française à la faculté des Sciences politiques.

Revenu en France en 1949, il succède à J. Deny comme professeur délégué, puis il devient professeur titulaire (1957) de la chaire de Turc de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco, ex-Enlov, ex-Culov). Parallèlement, il est nommé (1950) directeur d’études d’histoire et de philologie turques à l’École pratique des hautes études, IVe section. Il contribue à faire renaître l’Institut d’études turques de l’université de Paris, qui existait avant-guerre mais avait cessé son activité : il redémarre en 1960 dans les locaux de la rue Mabillon, avant d’être absorbé – au moment de sa création – par l’université Paris-III. En 1972, L. Bazin soutient sa thèse de doctorat d’État et devient maître de conférences (1978), puis professeur (1980) à l’université Paris-III. Il convient aussi de rappeler que L. Bazin a fondé (1967) l’équipe de recherches n° 57 « Études turques » associée au CNRS qu’il dirigera jusqu’à sa dissolution (1988).

La réputation scientifique nationale et internationale de L. Bazin lui vaut d’assumer de nombreuses responsabilités : membre puis vice-président de la Société asiatique, membre de la Société de linguistique de Paris, membre de la Société Ernest-Renan, vice-président de la Societas Uralo-Altaica, membre de la Société orientaliste hongroise, membre de la Deutsche Morgenländische Gesellschaft, trésorier puis secrétaire général et vice-président de l’Union internationale des études orientales et asiatiques, membre de l’Akademie der Wissenschaften und der Literatur Mainz, membre puis président de la section 44 « Langues et civilisations orientales » du Comité national de la recherche scientifique, membre ordinaire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres où il est élu le 22 octobre 1993 au fauteuil de Claude Cahen. Par ailleurs, L. Bazin était officier de la Légion d’honneur et commandeur des Palmes académiques.

Son œuvre scientifique est imposante, reflétant une maîtrise – aujourd’hui impossible à atteindre – de l’ensemble des langues turkes, tant dans leur synchronie que dans leur diachronie. Tout à fait essentiels et incontournables sont ses travaux sur le turk ancien, autant que sur les langues turkes modernes. Résumer une œuvre d’une telle ampleur est une tâche ardue, tant les compétences turcologiques de notre Maître étaient étendues et diversifiées, se déployant dans l’espace du monde turk, d’Istanbul à l’Altay, et des Grands Empires des steppes jusqu’à la Turquie républicaine. Rien de ce qui touche à la structure, l’histoire, la sociologie des langues turkes et au-delà des langues altaïques (mongoles et toungouses), ne lui était inconnu ou étranger.

Je voudrais citer, en m’appuyant notamment sur l’ouvrage édité par Michèle Nicolas et Gilles Veinstein (Louis Bazin, Les Turcs : des mots, des hommes, Budapest, Akadémiai Kiadó, et Paris, éd. Arguments, 1994, 428 p.), certains des titres les plus significatifs des travaux du Maître, que l’on peut regrouper sous trois rubriques : turk ancien, structures linguistiques, études lexicales.

Turk ancien
 

Dès 1948, L. Bazin publie : « Un texte proto-turc du ive siècle : le distique Hiong-Nou du “Tsin-Chou” »(Oriens), suivi deux ans plus tard des volumineuses « Recherches sur les parlers T’o-pa (5e siècle apr. J.-C.) » (T’oung-Pao) et en 1955 de « L’inscription d’Uyuġ-Tarlïq (Iénisséï) » (Acta Orientalia), puis en 1959 du « Concept d’“année d’âge” chez les peuples turcs anciens » (Journal de Psychologie). Les années 1960 voient paraître successivement « Les noms turcs et mongols de la constellation des “Pléiades” » (Acta Orientalia Hungarica), « L’homme et la notion d’histoire dans l’Asie centrale turque du viiie siècle » (Diogène) et « Über die Sternkunde in alttürkischer Zeit » (Abhandlungen der Geistes- und Sozialwissenschaftlichen Klasse - Akademie der Wissenschaften und der Literatur, 1963), et la décennie suivante « Un manuscrit chinois et turc runiforme de Touen-Houang » (Turcica), puis « Turcs et Sogdiens : les enseignements de l’inscription de Bugut (Mongolie) » (Mélanges linguistiques offerts à Émile Benveniste) et « Eine Inschrift vom Oberen Jenissei als Quelle zur Geschichte Zentralasiens » (Materialia Turcica).

L’ouvrage majeur de L. Bazin est bien évidemment sa thèse intitulée : « Les Systèmes chronologiques dans le monde turc ancien », qu’il ne cessera de retravailler jusqu’à sa publication en 1991. Ce travail ambitieux et dense s’attaque à un domaine jusque-là resté en jachère : celui du comput et des calendriers en usage dans le monde turk ancien. La recherche s’appuie sur les monuments épigraphiques turks du viie au xe siècles et sur la littérature ouïgoure de Tourfan des xiiie et xive siècles ; elle va s’efforcer, à partir d’une documentation éparse et fragmentée, de reconstituer et de décrire le système calendérique des peuples turkophones anciens et médiévaux des confins de la Chine aux Balkans sur une période de huit siècles. Cet ouvrage pourra sembler austère car, basé sur des calculs astronomiques et astrologiques ardus, il fournit un cadre technique qui faisait jusqu’alors défaut. Il faut en réalité y voir l’expression aboutie d’une recherche conduite avec une rigueur et une minutie magistrales, qui constitue donc pour tous les turcologues, de notre temps et de ceux qui suivront, un modèle méthodologique.

Structures linguistiques
 

Disciple et continuateur de J. Deny, L. Bazin s’est intéressé à de multiples domaines de la phonologie, de la morphologie, de la syntaxe du turc de Turquie, ainsi qu’aux rapports entre langues altaïques :

« Y a-t-il en turc des alternances vocaliques ? » (Ural-Altaische Jahrbücher, 1961), « Note sur la fréquence des voyelles turques » (Németh Armağanı, 1962), « Le problème des consonnes géminées en turc ancien (avant l’introduction des caractères arabes) » (Rocznik Orientalistyczny, 1968).

« Les classes du verbe turc » (Bull. de la Société de linguistique de Paris, 1966), « Le système verbal du turc de Turquie » (Actes des journées d’études linguistiques de l’université d’Angers, 22-23 mai 1979, 1981), « L’opposition constatation/non-constatation en turc et en bulgare » (Zeitschrift für Balkanologie, 1980), « La particule interrogative “-mi”en turc » (Actes du colloque du département de Linguistique de l’université Paris-Sorbonne,19-20 déc. 1983, 1985).

« Tendances nouvelles de la syntaxe de position dans la prose turque (de Turquie) contemporaine » (Rocznik Orientalistyczny,1968), « La réforme linguistique en Turquie » (La Réforme des langues : histoire et avenir I, 1983).

 « Formules propitiatoires et genres oraux traditionnels : étude d’une famille de mots turco-mongole » (Turcica, 1969), « Les interdits de vocabulaire et la comparaison turco-mongole » (Actes des XIIe rencontres de la Permanent International Altaistic Conference, Berlin, 1969,1974), « Réflexions sur le “problème turco-mongol” » (Turcica, 1980).

 L. Bazin fut également un pédagogue hors pair, sachant exposer avec clarté les mécanismes les plus complexes de la langue turque. Son Introduction à l’étude pratique de la langue turque (Librairie d’Amérique et d’Orient Maisonneuve, 1968), sera maintes fois rééditée, preuve du succès d’un manuel qui allie simplicité et concision, bien loin des sociolectes obscurs des grammairiens générativistes d’aujourd’hui ! D’ailleurs tous les turcologues français de ma génération, qui ont suivi les cours du Maître, s’en souviennent avec d’autant plus de plaisir qu’il savait rompre les tensions d’un cours de grammaire ou de traduction, par un bon mot, une plaisanterie, une anecdote de sa vie en Turquie ou de ses voyages en Asie centrale.

Études lexicales
 

Les notes étymologiques de L. Bazin, à la fois brèves et percutantes, ont été – pour moi en particulier – une source d’inspiration particulièrement précieuse. À partir d’une intuition fulgurante sur un point de détail, il parvenait à mettre en évidence la solution d’un problème turcologique important. Je pense notamment aux « Noms turcs de l’or » (Langues et techniques, nature et société -I- Approche linguistique, 1973) : ayant découvert, via l’interprétation d’un toponyme contenu dans une chronique byzantine, que le nom turk le plus ancien de l’or est äk et non pas le turko-mongol altun/altan, il en conclut à l’inanité de considérer que tous les idiomes turks écrits ou parlés dérivent d’un « turk commun », suivant le modèle idéal de l’« indo-européen commun ». De même, « L’origine du nom du Tibet » (Tibetan History and Language: Studies Dedicated to Uray Géza on his Seventieth Birthday, 1991), écrit avec James Hamilton, est tout à fait révolutionnaire en ce qu’il montre de façon irréfutable l’origine turke du terme par lequel nous désignons le Pays des Neiges.

Lumineuses également sont les explications sur les ethnonymes : Oghuz (Oriens, 1953), Khazars (Materialia Turcica, 1981-1982), Petchenègues (Passé turco-tatar, présent soviétique : études offertes à Alexandre Bennigsen,1986) ; mais aussi sur les titres : ataman (Harvard Ukrainian Studies, 1979-1980), ata (Siyasi Belgeler Fakültesi Dergisi, 1981), čavuš (Actes du premier congrès international des études balkaniques et sud-est européennes, vol. 6, 1968).

Pour une meilleure connaissance des sociétés pastorales altaïques, les recherches de L. Bazin concernant le vocabulaire animalier turk et mongol constituent un apport essentiel. Je pense notamment à ses articles sur le nom de la chèvre (Studia Altaica, 1957), du yak (Beiträge zur alten Geschichte und deren Nachleben: Festschrift für Franz Altheim zum 6. 10. 1968, vol. II, 1970), de l’aigle (Turcica, 1971), de l’ours (Quand le crible était dans la paille : hommage à Pertev Naili Boratav, 1978), de la marmotte (Journal asiatique, 1984).

Mais notre Maître ne s’est pas contenté d’une œuvre scientifique. Excellent traducteur, à la fois précis et élégant, il a mis à la disposition du grand public francophone des œuvres fondamentales de l’orature et de la littérature turkes. Il a su rendre le souffle épique d’un épisode de la grande épopée kirghize Manas (1965), tout autant que les savoureuses réparties des comédies du grand auteur azéri Mirza Fathali Akhoundov (1967). Il a traduit avec P. N. Boratav une sélection de poèmes du principal auteur turkmène Makhtoumkouli Firaqi (1975) et avec le regretté Altan Gokalp Le Livre de Dede Korkut dans la langue de la gent oghuz : récit de la Geste oghuz de Kazan bey et autres(1998).

Peu après sa retraite, Jean-Louis Bacqué-Grammont et moi-même lui avions offert un livre d’hommages : Mélanges offerts à Louis Bazin par ses disciples, collègues et amis (L’Harmattan, coll. Varia Turcica 19, 1992).

C’est un grand savant qui disparaît avec Louis Bazin, mais aussi un maître à penser qui a su insuffler à une génération de jeunes universitaires, le goût de la turcologie. Nous lui devons beaucoup et c’est avec une immense tristesse que nous saluons sa mémoire.

 

Rémy DOR

EHESS
CNRS
Collège de France

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