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Gilles VEINSTEIN

Portrait VEINSTEIN Gilles

In memoriam
GILLES VEINSTEIN
(1945-2013)

Gilles Veinstein nous a quittés soudainement, au matin du 5 février 2013, après avoir lutté dix-huit mois contre la maladie, au moment où nous nous apprêtions à envoyer à l’éditeur le présent numéro de Turcica, qu’il avait préparé avec soin, comme chacune des parutions de notre revue qu’il dirigeait depuis plus de vingt ans.

Le temps manquait pour préparer un hommage digne de lui, mais nous tenions à rappeler en quelques mots qui il fut et ce que les études ottomanes lui doivent.

Gilles Veinstein est né à Paris, le 18 juillet 1945, dans une famille de grande culture, passionnée par le théâtre auquel se consacraient aussi bien sa mère que son père. Il avait gardé bon souvenir de son enfance, dont il parlait volontiers. Tout naturellement, ce bon élève devint un étudiant brillant, reçu à l’École normale supérieure en 1966, à l’agrégation d’histoire en 1970. C’est à l’École normale que le jeune historien, encouragé par Alexandre Bennigsen, commença à s’intéresser au monde turc et ottoman. Il apprit le turc à l’École des langues orientales sous la houlette de Louis Bazin, puis se forma à la paléographie ottomane sous les meilleurs des maîtres : Pertev Boratav, Irène Beldiceanu-Steinherr et Nicoara Beldiceanu.

Son service militaire achevé, Gilles Veinstein entra, comme chef de travaux, à la VIe section de l’École pratique des hautes études, qui allait bientôt devenir l’École des hautes études en sciences sociales. Il en gravit régulièrement les échelons, devenant maître assistant, puis maître de conférences, enfin directeur d’études en 1986. Son séminaire, où l’on déchiffrait des documents ottomans avant d’en faire l’analyse historique, sur des thèmes qui changeaient tous les ans, attirait à la fois les débutants et les chercheurs confirmés, dans une atmosphère amicale et studieuse. Les années passant, de nombreux étudiants s’y succédèrent, dont il encadrait les travaux avec rigueur et bienveillance et qu’il s’efforça toujours de soutenir du mieux qu’il pouvait, dans leurs carrières comme dans leurs études. Par ses publications, ses interventions dans des colloques internationaux, son enseignement qui attirait des disciples de France, mais aussi d’Europe et de Turquie, il ne tarda pas à s’affirmer comme un des meilleurs spécialistes au monde de l’histoire ottomane et, en France, comme le principal et le plus brillant moteur de ce domaine. Directeur à partir de 1984 de l’URA 1065 du CNRS (« Histoire de l’Empire ottoman, de l’Europe orientale et de la Turquie »), il opéra la fusion de celle-ci avec l’équipe d’Études turques qu’avait créée Louis Bazin et que dirigeait alors James Hamilton : ainsi naquit l’URA 1425 « Études turques et ottomanes », toujours vivante aujourd’hui sous le nom de Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques (UMR 8032). Les dons de diplomate de Gilles Veinstein et l’affectueux respect qu’il inspirait à tous lui permirent de faire de ce centre, bien plus qu’une coquille administrative, un véritable lieu d’échanges et de travail commun. Son élection au Collège de France, en décembre 1998, manifesta à la fois l’importance que, de plus en plus, l’Université française accordait aux études ottomanes et le fait que, plus que quiconque, il était l’artisan des progrès de cette discipline et de son désenclavement.

L’œuvre de Gilles Veinstein est vaste. Elle a abordé, au fil des décennies, de nombreux sujets. Elle n’en a pas moins sa logique, qu’elle ait donné lieu à des publications signées de lui seul et à de fructueuses collaborations. Sous la direction d’Alexandre Bennigsen, il s’est d’abord intéressé au nord de la mer Noire, aux rapports avec le monde ottoman des steppes russes et du khanat de Crimée et notamment à la question de l’émergence du problème cosaque : histoire du commerce, de la fiscalité, des sociétés. La mise en place des institutions ottomanes dans les pays occupés et la persistance de législations locales antérieures suscitaient particulièrement son intérêt. Il y revint à propos de Chypre. D’autres sujets cependant l’attiraient : les structures foncières qui lui inspirèrent un article fameux sur le çiftlik ; la société ottomane et ses communautés, plus particulièrement le monde des ayan et les juifs ottomans, auxquels il consacra au cours des années de nombreuses recherches. Enfin, par une pente naturelle chez les ottomanistes dont les archives sont pour une large part centrales, Gilles Veinstein en vint à s’intéresser à l’État, à son fonctionnement et à sa clef de voûte : le sultan. On lui doit ainsi des travaux sur l’organisation de l’armée, sur les rapports politiques et militaires de la Porte avec la France, mais aussi avec les pays roumains, la Hongrie et les Habsbourg. Il s’était intéressé à l’organisation des métiers juridiques et religieux, aux drogmans ; au moment où la maladie le saisit, il travaillait à un ambitieux projet sur les esclaves de la Porte, dont ses cours au Collège de France ont donné un passionnant avant-goût. Enfin il avait donné à un récent recueil de ses articles un titre éclairant : Autoportrait du sultan en conquérant. Une part de ses réflexions tournait en effet autour de cette figure qui constitue la raison d’être de l’Empire ottoman et le garant de la stabilité de l’univers. À travers l’analyse minutieuse des protocoles des firmans, comme par le dépouillement des récits par les chroniqueurs ottomans des morts et avènements des souverains, il cherchait à décrire et comprendre ce qu’était le padichah ottoman, dans les faits et dans les constructions idéologiques inextricablement mêlés.

Le parcours intellectuel qui vient d’être esquissé a dû laisser de côté nombre des curiosités de Gilles Veinstein, notamment dans le domaine mystique et confrérique qu’il abordait, subtilement, en historien du politique. On peut également rappeler qu’il ne négligeait pas – mais non sans prudence – l’histoire comparée, dont un exemple est fourni par le volume préparé avec D. Iogna-Prat sur l’histoire des hommes de Dieu dans l’islam et le christianisme. Mais il est un point surtout sur lequel il convient d’insister. S’il ne négligeait aucune source – il pouvait, selon une remarque de Stéphane Yerasimos (disparu trop tôt lui aussi), faire de l’histoire avec n’importe quoi –, Gilles Veinstein fut d’abord et avant tout un homme d’archives. Sa carrière commençait au moment où les fonds ottomans s’ouvraient aux chercheurs émerveillés mais aussi un peu intimidés devant tant de richesses. Il fut dans ce domaine un pionnier, que ce soit dans l’exploitation des mühimme defterleri, des registres de cadi ou des registres de recensement. Surtout, loin de se contenter des trésors du Başbakanlık à Istanbul, il compléta sans relâche sa documentation en Bulgarie, en Grèce, à Venise et à Rome (où il repéra le registre d’un cadi de Vlorë en Albanie), à Nantes enfin ces dernières années. Ces sources, il les exploitait doublement. Il en extrayait, bien sûr, de l’information factuelle, matière d’histoire. Mais avec plus de passion encore il en écoutait la voix, attentif aux mots employés et aux subtilités de la diplomatique : souci essentiel, qui lui permettait d’enrichir l’analyse et d’éviter les contresens.

Avec son entrée au Collège de France, les obligations de l’enseignement et les sollicitations du public, vint le temps des grandes synthèses, marqué par la publication d’un essai sur les successions des sultans, d’un exposé magistral sur les relations de l’Empire ottoman avec l’Europe (dont une version anglaise vient de sortir), enfin par la parution régulière du résumé de ses cours, toujours savants, clairs et originaux. Mais Gilles Veinstein ne restait jamais bien éloigné des sources premières, toujours ouvert à ce qu’elles pouvaient apporter de neuf à nos connaissances. Il participa, sur l’invitation du professeur Elizabeth Zachariadou, à la publication du catalogue du fonds ottoman des archives du monastère de Saint-Jean à Patmos, où il voyait en particulier une source unique en son genre sur les services en province du kapudan paşa. Il préparait la publication des lettres des sultans ottomans aux rois de France. Il travaillait, à partir notamment de ses chers mühimme defterleri, à une synthèse sur les esclaves de la Porte. Sa mort prématurée nous prive de ces travaux.

L’impressionnante masse des recherches et publications que l’on vient d’évoquer trop vite ne doit pas laisser croire que Gilles Veinstein était un rat de bibliothèque. Sa culture historique, qui débordait largement le champ de son étroite spécialité, se doublait d’une grande culture littéraire et musicale. Il avait la passion des beaux objets et se tenait au courant des ventes aux enchères, se constituant une collection à sa portée. Sensible à l’importance des relations humaines, attentif aux spécificités de chacun, il était aussi un fin cuisinier et un amateur de bonne cuisine, un compagnon de table gai et disert. Il courait le monde, mais n’oubliait pas le jardin normand où il regardait les écureuils manger ses cerises et les renards descendre boire à la rivière.

La Rédaction de Turcica

Bibliographie de Gilles Veinstein

Ouvrages
 

Le Paradis des infidèles : relation de Yirmisekiz Çelebi Mehmed efendi, ambassadeur ottoman en France sous la Régence, Paris, trad. Julien-Claude Galland, Paris, François Maspero (coll. La découverte 40), 1981.

L’Empire ottoman et les pays roumains, 1544-1545, Paris-Cambridge, éd. de l’École des hautes études en sciences sociales – Harvard Ukrainian Research Institute, 1987 (avec Mihnea Berindei).

Leçon inaugurale faite le vendredi 3 décembre 1999, Collège de France, chaire d’Histoire turque et ottomane, Paris, Collège de France (coll. Leçons inaugurales 150), 2000.

Le Sérail ébranlé : essai sur les morts, dépositions et avènements des sultans ottomans (XIVe-XIXe siècles), Paris, Fayard, 2003 (avec Nicolas Vatin).

L’Europe et l’islam : quinze siècles d’histoire, Paris, Odile Jacob (coll. Histoire), 2009 (avec Henry Laurens et John Tolan) ; trad. en anglais : Europe and the Islamic World : a History, trad. Jane Marie Todd, Princeton, Princeton University Press, 2012.

Catalogue du fonds ottoman des archives du monastère de Saint-Jean à Patmos : les vingt-deux premiers dossiers, Athènes, Fondation nationale de la recherche scientifique de Grèce(coll. Insitut de recherches byzantines, Sources 15), 2011 (avec Nicolas Vatin et Elizabeth Zachariadou).

Recueils d’articles
 

État et société dans l’Empire ottoman, XVIe-XVIIIe siècles : la terre, la guerre, les communautés, Aldershot, Variorum (coll. Variorum collected studies series 433), 1994.

Autoportrait du sultan ottoman en conquérant, Istanbul, Isis (coll. Analecta isisiana 91), 2010.

Direction d’ouvrages collectifs
 

Les Ordres mystiques dans l’islam : cheminements et situation actuelle, colloque international de Paris, 13-14 mai 1982, Paris, éd. de l’École des hautes études en sciences sociales, 1986 (avec Alexandre Popovic).

Passé turco-tatar, présent soviétique : études offertes à Alexandre Bennigsen, Louvain-Paris, éd. Peeters (coll. Turcica 6) – éd. de l’École des hautes études en sciences sociales (coll. Civilisations et sociétés 74) (avec Chantal Lemercier-Quelquejay et S. Enders Wimbush).

Journal of Turkish Studies 10-11 : Raiyyet Rüsûmu, Essays Presented to Halil İnalcık on his Seventieth Birthday by his Colleagues and Students, 1986-1987 (avec Bernard Lewis, Omeljan Pritsak, Gönül Alpay Tekin, Şinasi Tekin, sous la dir. de Carolyn I. Cross).

Cahiers du monde russe et soviétique XXII, numéro spécial : En Asie centrale soviétique : ethnies, nations, états, jan.-mars 1991 (avec Rémy Dor).

Salonique, 1850-1918 : la « ville des Juifs » et le réveil des Balkans, Paris, éd. Autrement, 1993 ; trad. en turc : Selânik 1850-1918, “Yahudilerin Kenti” ve Balkanların Uyanışı, trad. Cüneyt Akalın, Istanbul, İletişim (coll. Dünya şehirleri dizisi 2), 1999.

Soliman le Magnifique et son temps, Actes du colloque de Paris, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 7-10 mars 1990, Paris, La Documentation française (coll.Rencontres de l’École du Louvre), 1992.

Bektachiyya : études sur l’ordre mystique des Bektachis et les groupes relevant de Hadji Bektach, Isis, Istanbul, 1995 (avec Alexandre Popovic).

Les Voies d’Allah : les ordres mystiques dans l’islam des origines à aujourd’hui, Paris, Fayard, 1996 (avec Alexandre Popovic) ; trad. en espagnol : Las sendas de Allah: las cofradías musulmanas desde sus orígenes hasta la actualidad, trad. Juan Antonio Vivanco Gefaell, Barcelone, Bellaterra(coll. Biblioteca del Islam Contemporáneo), 1997.

Les Ottomans et la mort : permanence et mutations, Leyde, Brill (coll. The Ottoman Empire and its heritage 9), 1996.

Revue de l’histoire des religions 215/1, numéro thématique : Les Voies de la sainteté dans l’islam et le christianisme, jan.-mars 1998.

Revue de l’histoire des religions 218/1, numéro thématique :Les Usages du Livre Saint dans l’islam et le christianisme, jan.-mars 2001.

Histoires des hommes de Dieu dans l’islam et le christianisme, Paris, Flammarion, 2003 (avec Dominique Iogna-Prat).

Insularités ottomanes, Paris-Istanbul, Maisonneuve et Larose – Institut français d’études anatoliennes, 2004 (avec Nicolas Vatin).

Syncrétismes et hérésies dans l’Orient seldjoukide et ottoman (XIVe-XVIIIe siècle), Actes du colloque du Collège de France, 8-10 oct. 2001, Louvain, Peeters (coll. Turcica IX), 2005.

Revue de l’histoire des religions 222/4, numéro thématique :Lieux de culte, lieux saints dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, oct.-déc. 2005, (avec Dominique Iogna-Prat).

Merchants in the Ottoman Empire, Louvain, Peeters (coll. Turcica XV), 2008 (avec Suraiya Faroqhi).

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