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Colloque Edhem ELDEM : « Les acteurs et interlocuteurs locaux de la fièvre antiquaire dans l'Empire ottoman (1780-1830) », le 28 mai 2019, Collège de France, Amphithéâtre Marguerite de Navarre, 9h-18h30

Colloque Edhem ELDEM : « Les acteurs et interlocuteurs locaux de la fièvre antiquaire dans l'Empire ottoman (1780-1830) », le 28 mai 2019, Collège de France, Amphithéâtre Marguerite de Navarre, 9h-18h30

Dès la fin du dix-huitième siècle, l’Europe se découvre une passion renouvelée pour les vestiges d’un passé classique dont elle revendique l’héritage. Passion renouvelée, en effet, car l’intérêt pour ce genre d’objets – les antiques – n’est pas à proprement dire une nouveauté ; on en trouve des exemples des siècles auparavant, depuis au moins la Renaissance, ainsi qu’en attestent bon nombre de collections à travers le continent européen. Le renouveau observé au tournant du dix-neuvième siècle est pourtant différent, quantitativement et qualitativement, car il s’insère dans un contexte de plus en plus complexe, fait de science et, surtout, d’idéologie. Autre nouveauté, le regard de ces « antiquaires » pour reprendre l’expression contemporaine, se porte de manière plus ou moins systématique vers le Levant, terme vague mais évocateur qui décrit, avec des variantes, le bassin oriental de la Méditerranée.

Si la « découverte » de l’Égypte lors de l’expédition de 1798 constitue un tournant crucial dans le développement à la fois de la future archéologie et de l’orientalisme, c’est plus au nord que se situe le vivier de la curiosité antiquaire. Cette région – la Grèce pour les contemporains – s’étend de l’Épire à l’Anatolie et couvre ainsi une part considérable des territoires de l’Empire ottoman. Cette superposition d’une terre historique, voire légendaire, et d’un État jugé barbare ou en tout cas essentiellement différent de la norme européenne est à l’origine d’une idéologie forte qui vient souvent donner un sens à l’action antiquaire : le philhellénisme. Cette « Grèce » est donc perçue à travers des prismes différents mais convergents. Au pittoresque – le nouveau leitmotiv de la littérature des voyages – viennent s’ajouter la passion pour l’antiquité, la redécouverte de l’histoire et de la philosophie grecques, le romantisme des ruines et l’enthousiasme pour la délivrance d’une nation en chaînes.

Nous connaissons assez les principaux protagonistes de cette aventure. Choiseul-Gouffier et son Voyage pittoresque de la Grèce, Lord Elgin et ses marbres du Parthénon, les nombreux « inventeurs » de la Vénus de Milo, Fauvel et son « musée » athénien, Lord Byron et sa croisade pour une Grèce libre… La liste pourrait s’allonger indéfiniment pour inclure d’autres acteurs : diplomates, voyageurs, collectionneurs, amateurs, dilettantes, artistes, curieux… Le sujet est intarissable, certes, mais somme toute assez bien connu. En revanche, la dimension locale l’est beaucoup moins ; parfois, elle est totalement ignorée. C’est cet aspect particulier de la question qui sera au centre de cette journée d’étude du 28 mai 2019, consacrée à l’étude des « acteurs et interlocuteurs locaux de la fièvre antiquaire ».

C’est un vaste éventail d’individus que couvre cette vague qualification d’acteurs et d’interlocuteurs locaux. Au sommet, évidemment, la machine souvent impersonnelle de l’État, la bureaucratie impériale, les auteurs des firmans et décrets autorisant – et parfois interdisant – l’acquisition d’objets et d’éléments architecturaux convoités par des chasseurs d’antiquités européens. Tout au bas de l’échelle, de modestes villageois ou citadins de la région qu’un attachement – souvent « superstitieux » selon les normes des Lumières – à un monument ou à une statue pousse à défier l’appétit prédateur d’antiquaires éclairés. Entre les deux, tout une gamme d’individus ou de groupes plus ou moins puissants, plus ou moins conscients, plus ou moins engagés : gouverneurs ou notables locaux qui se découvrent une passion – souvent vénale – pour les antiquités ; braconniers qui cherchent à écouler le produit de leurs fouilles ; paysans qu’une découverte fortuite projette soudain sur le devant de la scène ; premières sociétés savantes émulant le modèle occidental ; petits intermédiaires tiraillés entre diplomates européens et potentats locaux… Tout un monde de chrétiens, musulmans, juifs, pour la plupart sujets ottomans, parfois protégés, parfois établis, qui gravite autour de la passion antiquaire des premières décennies du dix-neuvième siècle.

Il n’est pas question uniquement d’objets et de ruines ; un héritage immatériel est aussi en jeu, sous la forme d’idées, de légendes, d’histoires, de connaissances qui circulent, s’accumulent, se transforment. L’accent si souvent mis sur les traces matérielles tend à obscurcir cet aspect de la question. Pourtant, des indications existent concernant la circulation de textes, la (re)découverte des classiques, des transferts, des adaptations, des appropriations de savoirs et de traditions de part et d’autre de frontières culturelles ou religieuses que l’on pense généralement infranchissables.

Le colloque réunit des spécialistes du sujet qui ont fréquemment contribué à la « grande » histoire des débuts de l’archéologie, mais qui se sont aussi penchés sur le revers de la médaille à travers une réflexion et des interrogations sur la dimension locale évoquée ci-dessus. L’objectif est avant tout de réunir ces chercheurs autour de cette thématique afin de fédérer leur savoir et leur curiosité en vue de défricher un terrain fertile.

Il ne s’agit pas de faire une histoire alternative ou réactive, ni de prétendre remettre les pendules à l’heure ; il est peu probable que la découverte d’une dimension locale puisse bouleverser les grandes lignes et les acquis du récit de la passion antiquaire et des débuts de l’archéologie occidentale. L’objectif est plutôt d’enrichir ce récit en lui apportant une dimension critique et, surtout, en le rendant moins univoque par l’apport de ces voix et perspectives locales, ottomanes et post-ottomanes. Il est aussi d’explorer les dynamiques d’une culture confrontée à de profondes transformations et à une présence occidentale bien plus envahissante qu’auparavant. Cette incursion dans le domaine des connaissances, des mentalités et des pratiques des populations ottomanes et post-ottomanes pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans une histoire connectée encore en chantier.

 

Lien de l'événement scientifique sur le site du Collège de France : https://www.college-de-france.fr/site/edhem-eldem/p4599940126764155_content.htm

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