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Altan GOKALP

Portrait GOKALP Altan

In memoriam
ALTAN GOKALP
(1942-2010)

Altan Gokalp, grande figure de la turcologie française et passeur infatigable entre le monde turc et les autres, fut un membre très écouté du comité de rédaction de Turcica. La rédaction n’a pas cru pouvoir lui rendre un meilleur hommage qu’en reproduisant celui prononcé par Pierre CHUVIN, à ses obsèques, au crématorium du cimetière du Père Lachaise, à Paris, le 3 mai 2010, devant un public nombreux et profondément ému.

Altan!

Altan, je voudrais te parler aujourd’hui, pour la dernière fois en ta présence physique, seulement physique hélas.

Te parler, Altan, à la fois très doucement comme à un ami cher qui somnole, et très fort pour réveiller ce cœur qui cogne, qui cognait comme s’il martelait les deux syllabes de ton prénom, Al-tan.

Et t’appeler ainsi par trois fois par ton nom, comme on fait dans l’Odyssée pour les matelots perdus. Mais cette fois ce n’est pas un matelot, c’est Ulysse lui-même, notre Ulysse que nous avons perdu, avec sa ruse, son endurance, son art de conteur.

Altan, nous avions besoin de ton intelligence, de ta verve, de ton sens de la formule, de ce sérieux enveloppé de plaisanterie, toujours en mouvement, qui faisait de toi le plus rabelaisien des Turcs, le plus épique des Français!

N’es-tu pas né à Izmir, Izmir l’égéenne, la méditerranéenne, ouverte à toutes les cultures?

N’es-tu pas devenu l’ami du grand Yachar Kemal, venu, lui, des hauts plateaux de l’Anatolie orientale et de la fabuleuse Çukurova? Et, en traduisant son roman Regarde donc l’Euphrate charrier le sang!, le témoin d’une tragédie?

Et tu nous as donné aussi cette Odyssée terrestre, le Livre de Dede Korkut, un enchantement au sens fort du terme, avec Yachar, et avec notre maître Louis Bazin.

Comment te croire immobile? Cela te va si mal.

Comment te croire silencieux? Tu avais tant à nous dire, à nous transmettre, tu avais tant réfléchi à «Traduire la Turquie», à tous les sens de cette expression, intitulé de ton séminaire à l’École des hautes études en sciences sociales. Tu en fus aussi l’interprète, auprès du président Mitterand comme de son ministre de la Culture, M. Jack Lang dont je salue la présence ici.

Était-ce le sang albanais qui coulait aussi dans tes veines? Puisant la sève de tes multiples racines, tu t’es fait anthropologue, non pas d’un groupe balkanique, mais des tribus çepni installées dans les montagnes de l’arrière-pays d’Izmir. Parce que tu savais mettre les gens en confiance, parce qu’ils sentaient que par-delà tes airs rigolards, en véritable dost, tu saurais respecter leurs croyances et leurs coutumes, ils t’ont livré les clés pour les comprendre, tu as su utiliser ces clés et il en est sorti un livre magnifique, Têtes rouges et bouches noires. Une confrérie tribale de l’Ouest anatolien (1980), dédié «à Sébastien et Mathias» — Marianne n’était pas encore là. Un livre qui réussit, sans impudeur, sans trahison, à nous faire comprendre les pratiques les plus secrètes des «Têtes rouges», comme l’institution des «couples conjoints».

Ce livre reste après trente ans un modèle d’enquête de terrain exploitée directement, « [évitant] les errements d’un symbolisme de “grands sentiments”, la vie, l’amour, la mort» pour permettre « [l’émergence] d’un ordre particulier […] celui d’un système généré à partir [de] faits d’observation […] et d’un savoir spécifique» (p. 192-193). Ce souci du particulier, du spécifique, c’était toi. Un contre Frazer, en somme, révélateur d’un tempérament, où la rigueur scientifique, sans s’adultérer, se teinte d’une fascination poétique pour la figure d’Élie/Ilyas, «le Vert», le prophète des sommets, le dispensateur du Destin, avec toutes ses associations, coraniques et hébraïques certes, mais aussi un fonds de traditions immémoriales transmises à travers le Roman d’Alexandre et par les bardes anatoliens, les ozan. L’alliance de l’information érudite et de l’écoute humaine, la retenue dans l’expression et l’audace dans la pensée, voilà ce que tu avais appris de tes maîtres: des universitaires (Pertev Boratav, pour ne citer que lui), l’artiste (Abidine Dino), des paysans.

C’est vers cette époque, Altan, que je fis ta connaissance, par l’intermédiaire de nos amis Dino. Je ne me souviens plus quand exactement, mais je me souviens qu’à la soutenance de ma thèse, en 1983, tu étais venu entraînant quelques joyeux turcologues, que toi seul pouvais associer à pareille occasion! Car cette thèse n’avait rien de turcologique…

Rassure-toi, Altan, je ne vais ni égrener davantage les souvenirs ni dresser ta bibliographie! Si riche soit-elle, elle ne donnerait qu’une vision partielle de tes talents, même si on lui ajoutait tes activités d’enseignant. Car, dans cette Turquie en transition que tu présentas jadis, et dans notre France également en incertaine transition, tu as su aussi t’intéresser aux hommes, à leurs migrations, aux dilemmes qu’elles leur posent.

D’autres en parleront peut-être, et en tout cas la marque en restera: en tant qu’inspecteur général de l’Éducation nationale, n’as-tu pas obtenu l’introduction d’un enseignement du turc dans certains lycées? Le temps me manque pour dégager toutes les implications de cette mesure, pour les enfants de l’immigration ou pour les Français de souche. Des témoignages bouleversants de l’impact de tes visites, de ta présence sur les élèves et leurs maîtres se sont mis à circuler sur internet.

Passant donc à l’autre extrémité de la chaîne du temps, je me contenterai d’évoquer ce texte sur Karagöz que tu écrivis, avec tant de facilité apparente, avec une si visible jubilation, pour le recueil Pitres et Pantins (2007). Et c’est aussi, dans ces pages non sans verdeur comme il convient à Karagöz, la réflexion la plus profonde sur les personnages du théâtre d’ombres et sur la «subversion féminine», une question qui t’était chère, et nous sommes plusieurs à avoir partagé cette préoccupation.

C’est elle qui sous-tend ce qui sera hélas ton dernier livre, Harems, où tu t’essayais au genre, nouveau pour toi je crois, de ce qu’on appelle «beau livre». Mais — on ne se refait pas — tu n’as pas pu t’empêcher de mettre de la pensée dans les formes et du paradoxe dans la convention orientaliste. Qui mieux que toi pouvait tirer toutes les conséquences de cette observation∞: le harem impérial est orienté au nord! Tu nous as livré une version lucide, originale et décentrée de ce lieu de convergence des fantasmes… Aujourd’hui, tu es au-delà de tous les fantasmes et pour nous, vers toi, il ne reste plus qu’un élan d’affection, de gratitude…

Salut Altan! Où que tu sois, dans ta périlleuse navigation ne nous oublie pas!

Et maintenant, me tournant vers vous, je me contenterai de dire:

Nur içinde yatsın! Qu’il repose dans la lumière!

Et selon la formule traditionnelle

Başınıza sağlık! La santé pour vous!

 

Pierre CHUVIN

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